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Congo : il faut renverser la table

politique
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Tribune libre

Lassés de la corruption, du népotisme … et de l’arbitraire, les congolais exigent des nouvelles mœurs politiques sur fond de rupture totale avec le règne des antivaleurs. Un bouleversement tranchant où l’interchangeabilité des acteurs des années Sassou est à proscrire.

Et pourtant, depuis son hold-up électoral, le pouvoir de Brazzaville offre aux congolais essentiellement du vomi. Des salaires impayés, des scandales financiers, de l’impunité, de la médiocrité, de l’arbitraire, des procès staliniens, le génocide dans le Pool, les accords de paix ( ?), relèvent du déjà-vu. De même sa banqueroute (plus de 120 % du PIB de dette), ses mensonges, ses trahisons, son clanisme, sa mendicité auprès des institutions financières internationales sont chroniques.

On a coutume de n’évoquer que le manque d’envergure de la classe politique et singulièrement celui de l’opposition locale ainsi que la relative démission de nos intellectuels. Mais quid de nos artistes qui mangent à tous les râteliers, oubliant leur place dans une société en proie à la tyrannie, et dont le fondement repose sur une culture orale ?

Quelquefois, il suffit d’une chanson, comme par exemple celle entonnée par les jeunes ponténégrins lors de la candidature de JM Mokoko, d’une guitare, d’une plume, d’une peinture comme celle de Picasso pour son pays l’Espagne, pour réveiller les consciences, libérer les colombes et changer le destin d’un pays.

Au moment où les réseaux sociaux jouent pleinement leur rôle dans cette lutte contre la dictature, l’art et la culture restent étonnamment en retrait. A n’en point douter, l’art et la culture sont des éléments d’épanouissement des citoyens. Ils bonifient une société structurée et bien administrée. Sans eux, la société serait terne et morose. Ils sont aussi des puissants leviers et solides remparts contre la barbarie et contre la dictature.

Il est vain de détourner indéfiniment son regard alors que sévit, dans le pays, l’une des plus abjectes dictatures. L’art et la culture demeurent des redoutables instruments de lutte qui appellent à l’engagement résolu des artistes et musiciens et non à chanter à gorge déployée les louanges d’un régime corrompu.

Si les bourreaux du peuple et saccageurs de la cité ont eu leur temps, lequel n’a que trop duré, il est temps qu’à leur barbarie succède l’ère de la vertu et de la reconstruction animé par des hommes et des femmes de talent tapis dans l’ombre. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour agir. L’extrême privation et désespérance rendent aujourd’hui possible la révolte longtemps repoussée.

Afin de rompre avec ce cycle de régression accéléré et d’amorcer enfin le développement du pays, les congolais doivent essuyer leurs larmes et affronter leur dictateur. Nulle part ailleurs, un homme, fut-il dictateur, ne peut résister à la colère du peuple.

Historiquement, pour bien peu de choses, à comparer à la gabegie actuelle, l’abbé Fulbert Youlou fut congédié. Parti sur la pointe des pieds, il nous avait prévenus de ne rien attendre de la part de ces opportunistes qui avançaient masqués d’année en année.

Ces derniers ont fini par s’emparer du pouvoir et l’ont confisqué. « Tout pour le peuple » scandaient-ils. Et « rien que pour le peuple » n’insistaient-ils pas du haut de leurs estrades rouges rappelant leur appartenance à la mouvance communiste devant les membres de leur parti unique monolithique et monocorde ? La complaisance et le manque de patriotisme des tribalo-arrivistes du PCT, le parti congolais du travail, prirent rapidement le dessus sur les marxistes-léninistes qui, eux, rêvaient, au sein de ce parti, d’un autre Congo plus égalitaire.

Il y a un gouffre entre les Camille Boungou, les Eboundi dont on pouvait peut-être contester les visées et les Pierre Ngolo d’aujourd’hui, par exemple. La pensée a disparu et l’action créatrice s’étiole comme tout dans ce pays, à l’instar des valeurs morales et humaines.

Le règne de Sassou s’apparente à un grave accident de l’Histoire où un conducteur ivre a précipité le pays dans le gouffre. Dès lors, le Congo n’est plus à diriger, mais un pays à servir.

Quoi qu’il en soit, nous sommes à un tournant majeur. C’est bien la première fois que Sassou est visé directement. Le sans visage Caporal Masson a sonné comme un avertissement. On imaginait une fin brutale et violente, mais on assiste à une fin lente et progressive, qui sera probablement ponctuée par une sérieuse secousse.

Les dignitaires du pouvoir qui savent que le régime est menacé, tentent de devancer ce lent mouvement en se repositionnant dans l’opposition, quitte à ralentir ses ardeurs, ou en se lançant dans des obscures opérations de conspiration contre leur propre régime. C’est ainsi que Dabira et autres généraux bourreaux du peuple, se retrouvent eux-mêmes pris dans l’étau de leur monstre.

L’une des raisons de la supposée apathie des populations résident, au-delà des traumatismes avérés des guerres à répétions, dans le fait qu’au demeurant, l’opposition officielle n’est qu’en réalité une frange dissidente du pouvoir régnant.

En effet, il est difficile d’oser s’exposer, corps et biens, à la mort pour ceux qui, hier encore, étaient vos propres oppresseurs. Le travail de mea-culpa des devanciers de l’opposition demeure, à ce jour, insuffisant pour susciter une adhésion ferme des populations meurtries et endeuillés pour la vie, sans l’ombre d’un acte de consolation ni de contrition.

Les différents procès programmés cette année constituent de la poudre aux yeux et participent aux manœuvres dilatoires d’un régime agonisant, à bout de souffle et à la recherche d’une seconde virginité. Cette misérable pièce de théâtre judiciaire, faite pour distraire la population et neutraliser les rivaux politiques, se jouera en réalité sans public. Et si les prévenus la transformaient en une tribune pour le combat de libération du peuple ?

Point n’est plus besoin de s’attarder sur les manœuvres dilatoires de Sassou. Le peuple du Congo regarde ailleurs. Mais où donc ? Sans doute, du côté de celui qui se décidera de renverser la table. Toute la table. Fut-il par un cabri.

Mais il ne suffira vraisemblablement pas de montrer où l’on veut aller. Encore faudra-t-il démontrer que l’on y va. Avec des hommes nouveaux et des femmes nouvelles pour un Congo nouveau.

Abraham Avellan WASSIAMA

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